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Les Ouïghours, ou la reconstruction d’un système concentrationnaire

Manifestation à Bruxelles pour protester contre les violences (Crédits : Emmanuel Dunand - AFP)

International

Les Ouïghours, ou la reconstruction d’un système concentrationnaire

C’est à l’Est de la Chine, dans la région du Xinjiang, que vit cet ancien peuple de nomades victime d’une répression Chinoise ultraviolente : on compte plus de 800 000 personnes qui sont actuellement enfermées dans des « camps de rééducation ». Zoom sur un drame trop peu connu du grand public.

La population Ouïghoure, dont la majeure partie se situe en Chine, se fragmente entre plusieurs territoires tel le Kazakhstan voisin ou bien la Turquie. Ils possèdent leur propre langue, mais également une culture, une histoire qui leur est propre. L’Islam y est pratiqué, la région représentant la plus grosse proportion de Chinois musulmans.

De tradition nationaliste, ces particularités sont à l’origine pour cette communauté d’une volonté plus ou moins indépendantiste, et cela, depuis la conquête du Xinjiang par l’empire Qing au XVIIIe siècle. Cependant, ce n’est pas du goût de la République démocratique Chinoise. Celle-ci répond depuis toujours par des vagues de répression, mais la dernière en date reste sans précédent. 

Quelles sont les raisons d’un tel phénomène ?

Les révoltes sont monnaie courante dans cette région. En juillet 2009, de violentes émeutes avaient déjà éclaté, visant les Hans qui sont accusés d’avoir colonisé ces terres. Des tensions communautaires se distinguent à travers cet exemple, se concrétisant par des réponses assez violentes de la part du gouvernement : destructions du patrimoine, lois de discrimination, extinction de la langue locale, jugée trop proche graphiquement de l’arabe.

La répression actuelle se matérialise par des arrestations arbitraires, qui mènent à un emprisonnement dans des camps de rééducation à la gloire du régime. Et cela pour une durée indéterminée. Le simple fait de se laisser pousser la barbe, d’employer le mot « Dieu », ou d’être seulement en contact avec de la famille ou des amis à l’étranger peut justifier une arrestation.                                

Dévoilant l’ampleur que ces camps prennent, les centres crématoires se développent face aux décès de certains des internés. Ils violent de surcroît les rites funéraires de la religion musulmane, puisque l’incinération y est prohibée. 

Depuis leur émergence dans les années 1980, les islamistes provoquent des attentats, au niveau régional, puis au niveau national depuis 2013-2014. Pour la Chine, c’est une menace qui doit être évitée grâce à des mesures de « rééducation », supposées prévenir le terrorisme et la radicalisation. Cependant, cette dernière ne concerne qu’une frange minoritaire de la population, tandis que les mesures en question touchent à son ensemble. 

À première vue on pourrait donc penser que la raison d’une telle répression est religieuse.

En effet, certains chercheurs ont développé l’hypothèse selon laquelle ces évènements seraient l’écho d’une renaissance religieuse à laquelle le régime ne s’attendait pas vraiment. Néanmoins, d’autres variables s’y ajoutent, comme celle de l’économie. 

Cette région est riche en ressources minérales naturelles, capitales pour le développement du pays : pétrole, gaz naturel, charbon et uranium. Le peuplement Han, régulièrement dénoncé par les Ouïghours, est un des piliers de cette exploitation. Mais il permet aussi au gouvernement de mieux contrôler cette région assez instable.

Une autre raison possible : un des projets les plus importants du président Xi Jinping, lancé à l’automne 2013, qui se concentre sur la reconstruction de l’ancienne « route de la soie » traversant l’Eurasie. S’étendant de Shanghai aux pays d’Europe occidentale, la région du Xinjiang est donc un point de passage obligatoire. Tout laisse donc à penser que cette population dérange dans l’avancée de ces travaux pharamineux.

Quelles en sont les répercussions ?

Cette région est devenue l’une des plus surveillées du monde, se caractérisant par une très forte censure et une population coupée du reste du monde. Cette dernière vit au quotidien dans la peur d’une arrestation, d’un quelconque événement, de l’ostracisation complète de leur peuple.

L’administration Han dirige d’une main de fer les dispositifs policiers, les espions, les caméras de surveillance, employés dans ce système de contrôle total. Il s’étend même à une surveillance électronique high-tech en réseau, coordonnée par une application obligatoire du gouvernement qui collecte les données personnelles de l’utilisateur.

La diaspora est elle aussi impactée, présente dans de nombreux pays dont la France. Il est très difficile, et dangereux, de communiquer avec ses proches puisque toutes les communications sont surveillées. La pression du gouvernement en place est telle qu’il les mène à présenter des preuves de leur appartenance au pays d’accueil. Certains sont même appelés à rentrer sous prétexte de papiers à signer et sont directement envoyés dans ces camps. Les célébrités Ouïgoures n’échappent pas au phénomène, de nombreuses disparitions ont été remarquées.

Ces internements provoquent la suppression de classes entières de la population, des générations « auxquelles on ne peut pas se fier » selon le gouvernement. Les enfants privés de leurs parents sont placés en orphelinat, ce qui profite aux programmes d’assimilation des enfants Ouïghours. Ils seront ainsi coupés de leur culture, et prêts à adhérer au parti de ceux qui ont assassiné leurs familles. On parle d’un « ethnocide ».

Cette détention dans les camps (il y en a plusieurs types) marque l’histoire de la communauté. Les conditions de détention sont affreuses, la torture y est pratiquée. Ce sont même des passerelles vers le système carcéral officiel. On leur inculque de force l’idéologie communiste, mais l’endoctrinement se propage aussi dans la sphère religieuse : ils sont forcés à manger du porc et à boire de l’alcool. 

Le gouvernement se justifie en affirmant que ce sont des programmes pour « améliorer la stabilité sociale», de « transformation par l’éducation » ou bien « d’éducation contre l’extrémisme ». Le quotidien officiel, le Global Times, déclare que le pays ne veut pas devenir une « Syrie-bis ».

S’apparentant à la Révolution culturelle des années 60 Chinoise, tout porte à croire que les politiques sécuritaires au Xinjiang auront un effet inverse que celui escompté, avec une possible radicalisation des mouvements de résistance.

Quelles sont les réactions internationales ?

C’est au début du mois d’août 2018 que l’attention internationale s’est portée sur le sort des Ouïghours, lors d’une réunion du Comité pour l’élimination de la discrimination raciale. Des représentants chinois avaient alors été appelés à rendre des comptes sur la situation au sein de la région. 

L’ONU et ONGI ont dénoncé ce désastre, tel Human Rights Watch, qui se donne pour mission de défendre les Droits de l’Homme. Il est de plus envisagé de nommer un universitaire pacifiste Ouïghour emprisonné à vie, Ilham Tohti, pour le prix Nobel de la paix 2019.

Cependant la situation reste bloquée : les dirigeants mondiaux ne semblent pas vraiment se préoccuper de ces évènements, prisonniers de leurs liens économiques avec la Chine, tandis que les médias se concentrent sur d’autres faits d’actualité.

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