Connecte-toi avec nous

L'Essaim

Rencontre avec Dora Moutot, fondatrice du célèbre compte Instagram @tasjoui

Tendances

Rencontre avec Dora Moutot, fondatrice du célèbre compte Instagram @tasjoui

Tabous, sexualité, revendications et libération de la parole : on a questionné Dora Moutot sur sa vision de la femme dans notre société.

J’ai eu la chance d’interviewer Dora Moutot, journaliste et féministe qui ne prend pas de pincettes pour dénoncer les injustices. Son compte @tasjoui emmagasine 220k followers. 

Peux-tu te présenter en quelques mots ? Quel est ton parcours ? Comment en es-tu arrivée là ? 

Je m’appelle Dora Moutot, j’ai 31 ans, je suis journaliste. J’ai fait pas mal de trucs différents : formation en stylisme, j’ai bifurqué en journalisme de communication et d’art. J’ai commencé à travailler pour des médias très divers : Canal +, Arte, Le Monde et ensuite je suis devenue rédactrice en chef de Konbini. Je suis partie il y a 6 mois pour écrire un livre que j’écris toujours en ce moment. À côté de ça, j’ai lancé @tasjoui mais c’est vrai que ce n’est pas la première fois que j’ai des projets sur internet.

Oui, j’ai vu que tu avais plusieurs comptes Instagram tous reliés à différents thèmes.

Pendant 10 ans, j’ai eu un blog qui s’appelait la Gazette du Mauvais Gout dans le thème
de l’esthétique. J’ai créé des sites web et des pages Instagram diverses et variées.

 

Ah d’accord, t’as quand même touché à pas mal de choses !

Ben en fait, à tout ce qui m’intéresse.

“Publiquement, on a l’impression que l’on arrive vers cette égalité, que l’on tend peu à peu vers des salaires plus égaux, mais dans l’intime, on n’y est pas du tout.”

Comment as-tu eu l’idée de le créer ? 

C’est parti d’un coup de tête parce que j’en avais marre d’entendre les hommes parler négativement de la sexualité féminine.
J’ai eu un rendez-vous avec un garçon. En parlant de relations sexuelles, il a commencé à me dire que les femmes ne jouissaient pas ou jouissaient peu, parce qu’elles étaient trop sentimentales. En gros « qu’il leur faudrait des émotions et des sentiments pour jouir ».
Quand je lui ai dit que ce n’était pas forcement vrai, et que cela pouvait tout simplement aussi être une question technique et de connaissance de l’anatomie féminine, il a commencé à me dire que non, qu’il le savait mieux que moi…

Quand j’en ai parlé à mes potes masculins, ils m’ont fait passer pour une dingue, ils me disaient « ouais mais Dora t’es hystérique, faut que tu baisses ton niveau d’exigence ».
À ce moment-là j’ai passé un coup de gueule sur mes comptes Instagram privés et il y a eu beaucoup de résonance. D’autres femmes qui se sont mis à m’écrire et me dire « c’est incroyable, ça fait 7 ans que je suis avec mon copain, il ne m’a jamais fait jouir, il s’en fout » et pleins d’autres histoires comme celle-ci.

Et j’ai eu tellement de témoignages de manière spontanée, que je me suis dit que c’est un vrai sujet de société. Je me suis rendue compte que l’on ne considère pas assez que c’est une inégalité. Publiquement, on a l’impression que l’on arrive vers cette égalité, que l’on tend peu à peu vers des salaires plus égaux, mais dans l’intime, on n’y est pas du tout.

Du coup, j’ai vraiment fait ce compte sur un coup de tête.

Le compte a pris beaucoup d’ampleur grâce à internet.

Je suis la première étonnée (rire). Quand j’ai débuté le compte je me disais « si j’ai 500 followers c’est déjà bien ». Là, ça a complètement décollé et ça a dépassé mes espérances.

Je me suis rendue compte qu’en tant que femme, il y a une véritable forme de culpabilité féminine. Et en fait, c’est pas du tout vrai. Les petites réflexions que l’on se fait nous-même, les choses que l’on pense insignifiantes, avec internet, on est beaucoup à le ressentir.

En quoi consiste ton compte ? Quel est son but ? 

Pour moi, il a plusieurs buts ce compte.

Féminisme, Instagram et jeunesse ? 

C’est un compte très ouvertement féministe et engagé. Et pour moi, parler de l’intimité, c’est le dernier bastion du féminisme en fait. J’ai l’impression que tous les autres plans sont couverts par d’autres femmes qui se battent à différents niveaux de la société. Mais je trouvais que sur la question de l’intimité, il n’y avait pas de vulgarisation des propos. Et je trouvais que finalement Instagram c’était une façon assez simple de toucher toute une partie de la population jeune, pour parler de ça. Le problème ce n’est pas du tout dans la quantité, les filles d’aujourd’hui peuvent se taper 55 mecs si elles en ont envie mais au fond on ne pose pas les questions : « est-ce qu’elles ont véritablement kiffé ou est-ce qu’elles ont juste ba*sé ? »

Je n’ai pas du tout de tranche d’âge visé. J’ai juste choisi Instagram parce que ça me semblait un endroit pratique pour ce genre de contenus.
Forcement avec Instagram, ça touche de 16 à 40 ans maximum. Je ne touche pas véritablement le public de plus de 40 ans ce qui est aussi peut-être dommage, parce qu’il y a des choses très intéressantes à dire.

 Tu as dit que tu recevais énormément de témoignages, du coup, n’importe qui peut partager son expérience à travers ton compte ?

Je fais une sélection et je choisis les plus pertinents, dans le sens où je cherche des histoires un peu universelles, qui vont résonner avec d’autres femmes. Je me sers un peu du feeling pour savoir si à telle ou telle histoire d’autres femmes vont se dire « à oui, je vis la même chose ».


Du coup, vu que tu cherchais à créer une résonance, est-ce qu’on pourrait comparer ton compte à une plateforme d’échange, de débat ? On dirait que chacun ajoute son petit grain et qu’il y a beaucoup de retours. 

Oui c’est sûr, tout le monde réagit et c’est vraiment cool. Par contre, je ne dirais pas que je suis une plateforme de débat parce que, honnêtement, je censure beaucoup, c’est-à-dire que je ne laisse pas tout le monde parler.

“Donc je ne dirais pas que le compte @tasjoui est une véritable plateforme d’échange, pour moi c’est plutôt un mouvement.”

C’est un choix politique ?

 Non ! Je censure vraiment les commentaires parce que sinon beaucoup de gens malveillants disent des choses qui peuvent blesser. Je fais très attention à protéger les personnes qui livrent leur témoignage. Ce qui m’importe c’est que ces gens-là se sentent bien.

Et donc, quand je vois des femmes qui dénigrent d’autres femmes dans les commentaires ou des hommes à côté de la plaque, je vire.
Donc je ne dirais pas que le compte @tasjoui est une véritable plateforme d’échange, pour moi c’est plutôt un mouvement. J’offre une direction, et je vois plutôt ça comme un mouvement politique. Tous les avis ne sont pas les bienvenus.

“Ma radicalité, je pense qu’elle peut aider d’autres femmes à se dire “j’ai le droit d’être en colère, j’ai le droit de m’affirmer dans ma sexualité, j’ai le droit à tout ça” 

Penses-tu que celui-ci puisse aider les femmes ? Et j’ai vu que tu recevais des messages d’hommes donc penses-tu pouvoir les faire réagir ?

Honnêtement, mon but, c’est pas tellement de changer la vision des hommes. Aujourd’hui mon but c’est de donner du courage aux femmes.
Souvent je reçois des commentaires qui me disent que je suis trop radicale justement. Ma radicalité, je pense qu’elle peut aider d’autres femmes à se dire « j’ai le droit d’être en colère, j’ai le droit de m’affirmer dans ma sexualité, j’ai le droit à tout ça ».

Et donc, ce qui m’importe c’est qu’elles deviennent de plus en plus elles-mêmes, sans le poids de la société que ce soit sur la sexualité, ou sur le reste.

Et s’il y a des hommes qui ont assez de sensibilité et d’intelligence pour comprendre les propos, j’en suis absolument ravie. Effectivement, il y a des hommes qui m’écrivent pour me dire qu’ils ont eu des prises de conscience. Mais les femmes, c’est mon premier public.

“C’est important d’apprendre aux gens à être dans une sexualité bienveillante. “

Et après ? Quel futur pour @tasjoui ?

Je ne sais pas encore. Je pense peut-être monter une association.

Il y a vraiment une éducation à refaire et à mettre en place. Je ne sais pas si ça doit se passer au niveau de l’école, au niveau du planning familial, au niveau de la société. Je pense qu’il y a un manque d’information et que c’est important d’apprendre aux gens à être dans une sexualité bienveillante.

Aujourd’hui je trouve qu’on n’y est pas, parce que par exemple le porno prend beaucoup trop de place et du coup, il n’y a pas un discours d’ordre public sur la bienveillance au niveau de la sexualité.

Une chose que tu aimerais dire à toutes les femmes qui te suivent et celles qui veulent influencer ? 

C’est juste d’oser en fait. D’oser d’être elles-mêmes à 100% : avec ou sans poil, avec de la colère, pas de colère. Mais aussi de se soutenir entre femmes, qui selon moi est un fléau. Sur mon compte, des femmes elles-mêmes me traitent d’hystérique.

“On a une telle misogynie intégrée en nous, que c’est ça déjà le plus gros travail.”

Oui j’ai vu qu’il y avait un hashtag #hystérique.

On me traitre moi-même d’hystérique et je trouve ça terrible que des femmes ne soient pas en capacité de déconstruire la société patriarcale et en reprennent des codes pour aller critiquer d’autres femmes. Je trouve que c’est un énorme challenge et qu’avant même de voir les hommes changer, il faut que toutes les femmes arrivent à changer elles-mêmes. On a une telle misogynie intégrée en nous, que c’est ça déjà le plus gros travail.

 

Et vous ? Avez-vous réfléchi pensez-vous que l’épanouissement d’une femme est encore un sujet bancal dans notre société ? 
Margaux Malé.

Continuer la lecture

Plus sur Tendances

Haut de la page
Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial