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L'Essaim

Rencontre entre Marie Glinel et Axel Loscertales

nos deux bretteurs

Toulouse

Rencontre entre Marie Glinel et Axel Loscertales

Marie Glinel ; Retour sur la lutte des classes… La sélection n’introduit qu’une part de mérite sur le plan intellectuel et du potentiel, sans regarder la part de social, sur le plan des origines. C’est dire à un jeune : on te fait confiance parce que tu es bon, tu promets, et non parce que tu viens de telle ZEP…

Axel Loscertales ; Le mérite n’existe pas. Le mérite n’existe pas là où il n’y a pas d’égalité. Le mérite c’est la bourgeoisie qui félicite la bourgeoisie. 

 

En cette période de mouvement social, l’Essaim a eu la chance de pouvoir rencontrer deux figures du syndicalisme étudiant toulousain. Axel Loscertales et Marie Glinel ont accepté d’échanger et débattre sur leurs visions de l’université.

Alex ; Bonjour à tous, vous vous connaissez déjà il me semble, je vous propose donc de commencer d’une manière un peu originale, c’est-à-dire de présenter votre codébateur.

 

Axel Loscertales ; Je débattrai aujourd’hui avec Madame Marie Glinel, élue au CNESER (Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche) pour l’Union Nationale Interuniversitaire, dite UNI. Marie Glinel est également élue en CFVU à l’Université Toulouse I Capitole. Elle fait également une thèse en droit de la bioéthique sous la direction du Pr. Xavier Bioy.

 

Marie Glinel   Axel fut Vice-président étudiant de l’Université Toulouse II Jean Jaurès. Il est également élu de la CFVU de l’UT2. C’est quelqu’un doté d’une grande puissance idéologique puisque qu’il a démissionné de son poste, par fidélité à ses idées. Le conseil dans lequel Axel était élu soutenait une fusion qu’il refusait, donc il a souhaité se détacher de cette masse par fidélité à ses convictions. Pour ça j’ai beaucoup de respect pour Axel. C’est comme ça que l’on s’est connu et c’est un garçon fort sympathique, je dois l’avouer, fort intéressant, plutôt amusant, étudiant au Mirail en 2ème année en Histoire de l’Art et Archéologie.

 

Axel Loscertales ;  J’ajouterai aussi que j’ai bien entendu beaucoup de respect pour Marie, qui malgré ses convictions affirmées sait être une personne à l’écoute et disposée au débat des plus constructifs, en restant toujours très courtoise !

 

Alex; Vous voulez préciser quelque chose ?

 

Axel Loscertales ; Je voudrais juste préciser que je suis membre de l’Union des Étudiants Communistes, l’UEC, c’est la branche étudiante du MJCF (Mouvement des Jeunes Communistes de France), rien à voir avec les catholiques (rires). Nous avons travaillé avec l’UNEF il y a deux ans pour faire une liste d’union. C’est comme ça que j’ai été élu en CFVU. Je me suis posé en candidat de rassemblement avec les autres forces progressistes de l’université en ce qui concerne la vie étudiante.

 

Marie Glinel ; Moi je ne suis pas chez Les Républicains mais, cependant je soutiens le mouvement de Pécresse. Je trouve que ça a du sens pour moi qui suis au CNESER de soutenir Pécresse aujourd’hui.

 

Axel Loscertales ; Nous parlerons de la LRU (Loi relative aux Universités) après (rires).

 

Alex ; Bon, on va commencer sur quelque chose qui touche les étudiants, que s’est-il passé à Montpellier ?

 

Axel Loscertales ; Des étudiants ont occupé de manière pacifique un amphithéâtre de la faculté de droit et ont été victimes d’une agression fascisante, revendiquée, qui a été très violente. Des gens se sont retrouvés à l’hôpital. Nous nous devons tous de condamner cela, c’est certain. L’ex Doyen Philippe Pétel, a été placé en garde à vue. J’attends de voir ce que va donner l’enquête mais pour ma part, je condamne fermement les violences qu’il y a eu dans cette université, qui   sont tout bonnement indigne de l’idée que l’on se fait de la démocratie et de la liberté d’expression, ça c’est certain. Je le répète : c’est une action fascisante.

 

Marie Glinel ; Avec un tel exposé, c’est difficile de se positionner. Si on reprend depuis le début, je ne peux pas m’empêcher de comparer ce qu’il s’est passé à Montpellier avec ce qu’il s’est passé au Mirail. Il se passe au Mirail une occupation annoncée comme pacifique, mais je vois aussi que des amis à moi sont partis, ensanglantés, aux urgences parce qu’ils avaient le malheur d’être de droite et anti blocage. Donc le pacifisme ce n’est pas forcément de rigueur là-bas. A Montpellier, cela fait une semaine qu’ils sont bloqués. Ils se sont réveillés plus vite que nous. L’occupation était peut-être pacifique, je ne suis pas sur place pour en juger donc je te crois sur parole. Ça devait être pacifique.

 

Axel Loscertales ; Je me fie aux témoignages des camarades qui étaient présents.

 

Marie Glinel ; Oui mais alors moi je me fie aux copains toulousains.

 

Axel Loscertales ;  Mais on ne parle pas de la même occupation !

 

Marie Glinel ; Pour Montpellier, j’imagine que c’était pacifique. J’imagine bien que les personnes qui se sont introduites dans l’université dans la faculté de droit en pleine nuit, c’était évidemment pour violenter les gens avec des bâtons, avec des clous, et pas pour leurs faire des gentillesses. Par conséquent, ce dont je me rends compte c’est que nous avons une réaction excessivement violente devant une occupation plutôt pacifique, donc là je reconnais tout à fait que c’est plutôt problématique. Donc je ne peux pas m’émouvoir publiquement de la violence qui est faite sur ces gens-là-bas quand je ne me suis pas émue publiquement de la violence qui a été faite sur mes amis ici. Enfin je ne le fais pas publiquement, mais personnellement oui. Que les profs et les étudiants se soient mêlés du déblocage est assez singulier, ça ne s’est jamais vu.

 

Axel Loscertales ;  Si ça s’est vu en 68, avec le GUD (Groupe D’Union Défense)

 

Marie Glinel ; Oui mais là ce n’était pas le GUD manifestement, je ne sais pas qui c’était. En plus, je ne connais pas trop la politique d’extrême droite. L’UNI n’est pas amie avec le GUD, nous ne sommes pas violents. A l’UNI nous sommes plus costard cravate toute la journée, ce petit côté qui embête les gens, ce n’est pas nous qui allons-nous battre. Le GUD ne nous aime pas, nous sommes trop capitalistes, libéraux… Il y a des gens dans ma section, qui m’ont dit «Il faut se positionner sur Montpellier», je leur dis évidemment qu’on condamne sauf que l’on n’a pas condamné ce qui se passait contre nos propres militants au Mirail, pour ne pas mettre de l’huile sur le feu. Donc publiquement l’UNI n’a pas fait de communiqué sur ça. Je ne vais pas faire un buzz parce qu’ils se sont fait envoyer aux urgences. Je ne suis pas comme ça. Il vaut mieux préserver leur anonymat. Donc on ne pouvait pas condamner Montpellier, alors que nous même, nous ne nous sommes pas condamnés ici, voilà.

 

Axel Loscertales ; Si je peux me permettre quand même de rectifier … Peut-on mettre sur le même pied d’égalité l’agression de Montpellier, avec la complicité supposée de personnes intérieures à l’université et une rixe opposant deux individus dont la violence a été condamnée par beaucoup d’organisations prenant part au mouvement ? (Du Mirail NDRL).

Bien sur  que je condamne les violences physiques qu’il y a pu avoir en marge du mouvement social qu’il y a sur le Mirail. Je pense que ce n’est juste pas comparable. Il n’y a pas des individus armés, les individus se sont servis de leurs petits poings, et par ailleurs, ils ne font même pas parti d’une organisation. Cela n’a jamais été la politique des organisations prenant part au mouvement de s’en prendre physiquement à qui que ce soit. Il ne s’agit pas de mettre de l’huile sur le feu. La presse décrédibilise déjà bien assez ce mouvement qui n’est pourtant pas un mouvement groupusculaire, qui est quand même un mouvement social soutenu majoritairement par les syndicats du personnel ; qui sont eux-mêmes en grève.

 

Alexandre Chazelle ; On arrive au cœur du sujet je crois, la situation dans la fac de Jean Jaurès.

 

Marie Glinel ; Oui justement, c’est bien ça le problème, il n’y a plus de personnel ! Mais il y a plus de cheminots que d’étudiants qui votent dans les Assemblées Générales ! On voit des personnes de plus de quarante ans dans ces AG.

 

Axel Loscertales ; Non ce sont des affabulations ! Ces personnes sont des personnels de la facs ! Ils n’ont pas que ça à faire les cheminots. Ils ont leur mouvement social à mener, pour maintenir leurs garanties et leurs droits de travailleurs. Alors la convergence des luttes, oui, mais de là à penser qu’ils viennent au Mirail voter dans nos AG …

 

Marie Glinel ; Enfin pas que les personnels de la fac. Surtout que c’est à cause de ça qu’ils ne sont pas payés quand même. Après, concernant l’équivalence, au Mirail ça fait plusieurs mois que les étudiants toulousains n’ont pas leurs notes du premier semestre ! et n’ont pas pu avoir cours au deuxième semestre. Je trouve quand même que le mouvement est de plus grande ampleur à Toulouse qu’à Montpellier, ça a duré quelques semaines.

 

Axel Loscertales ; Ce n’est pas fini encore ! Evidemment, puisqu’il y a eu un emboîtement de deux mouvements sociaux. Il y a eu un mouvement social contre la fusion, je crois Madame Glinel, que vous avez exprimé votre position sur la question au CNESER, et Madame Mascala (Présidente de l’Université Toulouse Capitole) aussi, en défaveur de ce projet.

Ce mouvement a massivement mobilisé les personnels, et les mobilise toujours d’ailleurs, car pour l’heure même si l’administrateur provisoire Richard Laganier a dit qu’il n’allait pas pousser le processus de fusion davantage, il veut réorganiser des élections. La majorité pourra continuer de faire un projet de fusion, l’idée des personnels et l’intersyndicale professionnelle est de maintenir cette pression jusqu’aux prochaines élections. Pour l’heure, c’est leur projet, on en pense ce qu’on veut. Moi je pense qu’il est inconcevable d’organiser des élections en plein été, surtout pour les étudiants.

 

Marie Glinel ; Oui, il n’y aura personne.

 

Axel Loscertales ; Nous avons vu même en pleine année, en plein milieu de l’année, en plein milieu du semestre où normalement l’université bat son plein, Il y a eu 6% de participations à UT1.

 

Marie Glinel ; 6,52% !

 

Axel Loscertales ; Ce qui pose d’autant plus un problème de légitimité, après on parle des AGs.

 

Marie Glinel ; Ouais enfin la légitimité, ça au moins s’est fait démocratiquement. Moi je ne suis pas allé arracher les feuilles d’émargement pour annuler les élections, comme ça s’est fait à Paris Sorbonne il y a quelques jours !

 

Axel Loscertales ; Si cela s’est réellement produit, alors je ne peux que condamner… mais organiser des élections en plein été c’est impossible.

 

Marie Glinel ; À part sur Internet.

 

Axel Loscertales ; Ah mais sur Internet c’est pire. Moi je ne suis pas pour la démocratie de canapé.

 

Marie Glinel ; Moi non plus !

 

Axel Loscertales ; Après soyons honnête, un tel mode de scrutin n’avantagera pas les campagnes les plus revendicatives !  Pas d’argumentation, pas de campagne … les étudiants seront bien lésés ! Le mouvement social au Mirail, ce qu’il faut retenir, par rapport à d’autres universités, c’est qu’il est massivement suivi par les personnels. Personnels BIATSS, enseignants chercheurs aussi…  et c’est bien normal il faut se rendre compte que le projet de fusion va impacter leurs conditions de travail de manière durable.

 

Marie Glinel ; J’aimerais bien que tu m’expliques de manière très précise, mais dis-moi, en quoi cela va véritablement impacter leurs conditions de travail ?

 

Axel Loscertales ; Disons que certains labos sortiront gagnants de cette fusion, ça c’est sûr, les labos qui bénéficient du label labex par exemple et les filières qui ont un rôle dans l’IDEX et dans l’argent qui pourrait être investi ailleurs, ça c’est sûr.

 

Marie Glinel ; Non mais attend l’IDEX il est réparti…

 

Axel Loscertales ; Plus ou moins équitablement, ça, je m’entretenais l’autre jour avec des élus de la ComUE qui m’avouaient que les répartitions n’étaient pas du tout égales …. On investit là où ça va rapporter. C’est la base du capitalisme aussi, et notre enseignement supérieur national public  n’est pas épargné.

 

Alexandre Chazelle ; Il faut peut-être préciser ce que représenterait l’IDEX

 

Axel Loscertales ; Effectivement. L’IDEX aurait représenté une dotation de 25 millions à répartir entre les différentes universités et écoles. Certaines filières, certains laboratoires seront avantagés, mais beaucoup de labos seront littéralement asphyxiés par ce ruissellement complètement inégal qu’il va y avoir entre les composantes et entre les universités.

 

Marie Glinel ; Mais ça c’est du fantasme, on ne sait pas.

 

Axel Loscertales ; Alors c’est vrai. Peut-être ai-je l’air d’un mauvais augure quand je dis cela, mais il y a des signes avant-coureurs dans les universités déjà fusionnées. Un exemple au hasard : C’est déjà le cas à Grenoble-Alpes où les filières les plus mises de côté sont systématiquement les sciences humaines !

 

Marie Glinel ; Là ça serait une fusion « science dures » et sciences humaines. Enfin on ne peut pas sciemment penser qu’on va supprimer des filières d’études, on parle du service public de l’enseignement supérieur !

 

Axel Loscertales ; Mais bien sûr que si ! L’Enseignement Supérieur et la Recherche sont gangrenés par les logiques de rentabilités aujourd’hui !

 

Marie Glinel ; Mais ce n’est pas géré par un manager enfin ! Un président d’université est d’abord un universitaire.

 

Axel Loscertales ; Certes, et dans le projet IDEX et avec la fusion, il aurait été  élu dans un conseil administration ou il y a plus de personnalités « du monde socioéconomique » que d’étudiants.  Un super président, offrant une place de choix à des investisseurs et PDG au détriment des personnels et étudiants, je trouve ça extrêmement problématique.

 

Marie Glinel ; Bêtises ! Oui sur leur modèle là de sénat académique, je suis d’accord.

 

Axel Loscertales ; Voilà, mais  il s’agissait de cela. C’était ça le projet.

 

Marie Glinel ; Mais c’est pour ça que j’étais contre ce projet et son sénat académique, en revanche il a beaucoup de profs de ces conseils, qui eux par contre, ne sont pas pour supprimer des filières.

 

Axel Loscertales ; Il faut se rendre compte que depuis l’assèchement progressif de l’enseignement supérieur et de la recherche à base de coupes, à base de subventions carottes, les enseignants chercheurs  font face à une concurrence très rude, où ils doivent se montrer très compétitifs pour faire vivre leur science. Et ça à la limite je peux le comprendre. Maintenant ce qui se joue dans nos maisons de la recherche, ce sont des combats de coqs, où chacun est prêt à tout pour faire vivre son laboratoire, sa discipline, où chacun est prêt à sacrifier l’autre. Ce n’est pas l’idée que je me fais de l’enseignement supérieur, la concurrence permanente. Un tel système avec des logiques aussi cyniques portent une grave atteinte à la recherche nationale.

 

Marie Glinel ; Mais à propos de la recherche interdisciplinaire alors ? C’était un aspect très important du projet IDEX. Qu’est-ce que t’en penses ? Moi qui suis en bioéthique elle peut préserver la philosophie d’une certaine manière.

 

Axel Loscertales ; Ça peut se décliner, mais au service de qui ? C’est la question.

 

Marie Glinel ; Des recherches sur la bioéthique, sur le droit de la santé. C’est très transdisciplinaire : droit, philo, médecine. Pour le coup voilà, ou prendre de l’aéronautique. Là pour le coup c’est très appliqué.

 

Axel Loscertales ; Voilà c’est toujours sur quelque chose de précis, des projets pilotés, mais pas toujours par des universitaires… Derrière ces projets-là : qui est-ce que l’on a ? On va avoir Airbus, on va voir Thalès …

 

Marie Glinel ; Mais dans ces cas-là, il vaut mieux négocier. Il vaut mieux négocier des garde-fous qui préservent les filières des sciences humaines, il faut des limites claires.

 

Axel Loscertales ; Les garde-fous ont tenté d’être négociés dans ce projet et ça n’a pas marché. Clairement.. Par exemple, il s’agissait que les usagers soient d’avantage représentés que les personnalités extérieures. Ça me semble être un moindre mal. Pas pour tout le monde puisque cette revendication n’a jamais abouti.

 

Marie Glinel ; Mais qui finance ? Ce sont ces personnalités extérieures !

 

Axel Loscertales ; Et les usagers ne sont plus acteurs. C’est quoi le service public déjà?

 

Marie Glinel ; Que l’usager soit représenté dans les instances, c’est une spécificité que l’on ne trouve pas dans tous les services publics. Regarde, chez Tisseo. C’est une chance que l’usager soit représenté dans le service public de l’enseignement supérieur…

 

Axel Loscertales ; Mais ça devrait être le cas partout !

 

Marie Glinel ; C’est déjà une chance qu’on l’ait dans l’enseignement supérieur.

 

Axel Loscertales ; Bah évidemment mais moi je n’ai jamais été pour la culture de « c’est pire ailleurs, contentons-nous de ce qu’on a ». Moi je veux toujours plus, et je n’ai pas honte de le dire.

 

Marie Glinel ; Mais ce n’est pas un problème, mais déjà ces étudiants en CFVU c’est important. Quand on voit que des fois on peut mettre à mal des dossiers parce que les étudiants élus connaissent mal les dossiers. Tu vas hurler mais la TSE a facilité quand même le projet IDEX.

 

Axel Loscertales ; Mais merci, et c’est bien la preuve que l’IDEX en lui-même et la philosophie du jury international n’a clairement rien à voir avec l’idée que nous nous faisons en France de l’enseignement supérieur et de la recherche.

 

Marie Glinel ; En attendant, on a eu l’IDEX, on a reçu les 25 millions injectés dans le service public de l’enseignement supérieur, on a eu un prix Nobel, et ça fait quand même rayonner la ville. La TSE a été créé à une voix près. C’est quand même dramatique. Et là le problème c’est que ce sont des étudiants qui sont endoctrinés qui peuvent remettre en cause des projets de cette envergure. Cependant, quelque chose d’intéressant, si jamais on devait augmenter le nombre d’usagers dans les conseils centraux du service public de l’enseignement supérieur, on devrait les former véritablement à la gestion des universités. Il faut une véritable formation. On n’a pas de formation aujourd’hui ! Surtout pour la compréhension du budget.

 

Axel Loscertales ; Une formation pour les élus ? Et puis quoi d’autre ? On se fait élire sur des idées et un programme clair ! Les élus n’ont pas à se faire dicter leurs manières d’appréhender ce qui est éminemment politique, surtout les questions budgétaires ! Mais il faut comprendre que certains étudiants n’ont pas le temps d’intégrer toutes les subtilités de la gouvernance d’une université, y compris parce qu’ils ont une formation à obtenir, leur mandat ne dure que deux ans (contre quatre pour les autres) et eux n’ont pas de décharge, comme les élus enseignants qui ont des décharges d’heures de cours pour aller siéger. Ce qui est normal…

 

Marie Glinel ; Tu disais que ce qui t’embêtait donc c’était pour le personnel, et pour les étudiants alors ? La fusion ? J’ai du mal à comprendre en fait tes motivations.

 

Axel Loscertales ; Alors déjà, l’éloignement démocratique de l’étudiant par rapport à l’université. La non-représentation étudiante par exemple.

 

Marie Glinel ; Oui mais ça c’est une question métaphysique, je veux quelque chose de concret, pratique ! Concrètement, qu’est-ce que ça va changer pour les étudiants dans le concret ? Si ce n’est le fantasme de la suppression dans les filières de la science humaine.

 

Axel Loscertales ; Je pense que la question de la formation est quand même primordiale. Moins d’argent dans certaines formations, ça va directement impacter les étudiants. L’étudiant il est là pour se former, pour apprendre en premier lieu, être équipé des bonnes armes face au marché du travail.

 

Marie Glinel ; Cette «convergence des luttes» avec la fusion et d’autres choses, c’est ce qui prive les étudiants depuis un semestre de cours et de leurs résultats, donc imagine les étudiants qui doivent travailler à côté pour payer leurs études ou les parents qui se saignent pour payer des études pour leurs enfants, là ça fait une année blanche ?

Donc ça sacrifie quand même, moi j’ai des amis qui passent l’agrégation, qui ont donc fait une année blanche, alors qu’ils bossaient à côté pour financer leurs études ! Je suis outrée. On a 27 000 étudiants privés d’étudier ! Il faut qu’en face, la lutte soit véritablement légitime et puissante pour priver 27 000 étudiants d’une année de cours.

 

Axel Loscertales ; Et combien d’étudiant seront privés de l’accès simple à l’université avec la loi ?

 

Marie Glinel ; Mais oui mais ça c’est du fantasme.

 

Lucas Boléa ; Pourtant ils ont réfléchi à ça, puisqu’ils veulent l’automatisation donc du coup 10/20 aux partiels.

 

Marie Glinel ; Ah, la fénéantise… ça assurera leur année à ceux qui n’auront pas mérité de passer.

 

Axel Loscertales ; Oh oui (sur l’ironie) !

C’est un 10 améliorable ! Les étudiants ne pourront juste pas avoir moins de 10. Si un étudiant n’a pas eu son premier semestre, il sera contraint de redoubler. Si pour vous c’est ça donner un diplôme … il y aura sans doute pas mal d’AJAC (semestre non validé rattrapé sur l’année suivante). Après il suffit d’avoir lu une bibliographie pour avoir bien plus qu’un 10 améliorable, la présence en cours, si elle est nécessaire, ne fait pas tout !

 

Marie Glinel ; Le 10 améliorable c’est pendant les vacances, tout le monde n’est pas là en été. Les gens ont des projets, ils ne vont pas les réviser parce que des flemmards faisaient grève…

 

Axel Loscertales ; Les flemmards qui font la grève ? Des gens qui tiennent le piquet de grève dès 6h du matin ? C’est comme ça que vous parlez des personnels et enseignants de l’université ? Serait-ce du mépris de classe ?

 

Marie Glinel ; Bah franchement. Une poignée de 1000 personnes contre 27 000 !

 

Axel Loscertales ; Mais oui on est pris en otage, désolé. Nous vivons dans un pays où 577 parlementaires nous gouvernent, mais là ça dérange moins ? Soyons serieux.

 

Marie Glinel ; Tu sais que je ne suis pas très parlementariste pour le coup.

 

Axel Loscertales ; Oui, nous sommes peut-être pris en otage, mais il faut voir en fait qui gouverne. À mon sens, les opprimés sont toujours en situation de légitime défense, et les travailleurs qui font grève, ils ont toujours la légitime défense. S’il y a des gens qui nous prennent en otage, il ne faut pas regarder du côté des travailleurs…Il y a beaucoup de précaires, les administrations en sont remplies et l’État est le champion pour les contrats précaires. C’est bien la preuve qu’on ne peut pas se passer d’eux si dès qu’ils s’arrêtent plus rien ne tourne, donc respectons leurs revendications sur leurs conditions de travail.

 

Lucas Boléa ; Du coup à la fin, le bénéfice de la grève il revient à qui ?

 

Axel Loscertales ; Le bénéfice de cette lutte, ben bien sûr qu’il reviendra à tous les étudiants. Bien plus qu’à notre génération. Si le gouvernement recule sur la loi ORE, c’est l’enseignement supérieur et la recherche publique qui est sauvé. C’est le modèle universitaire républicain qui est sauvé, son accès à tous garanti. Nous vivons dans un pays qui subit la crise de la main d’œuvre qualifiée. Couper l’accès davantage à la formation à des gens qui pourront occuper des postes plus tard, c’est juste complètement inconscient. C’est juste vouloir rentrer dans les logiques du marché de travail sans se rendre compte des réels besoins de notre pays !

 

Lucas Boléa ; Mais est-ce qu’on a un réel besoin de ces postes-là aujourd’hui ? Alors que l’on continue à évoluer dans la technologie.

 

Axel Loscertales ; C’est quoi les postes en question ? Par exemple, moi je suis en formation de l’histoire de l’art et d’archéologie. On n’a jamais eu plus besoin d’archéologues que ces temps-ci. Des fouilles préventives, on construit partout. Tout le temps ils vont faire des fouilles préventives, bien sûr qu’on aura toujours besoin d’archéologues.

 

Marie Glinel ; Les philosophes (rires).

 

Axel Loscertales ; Les philosophes, on a besoin partout. C’est les plus interdisciplinaires de tous. On en aura toujours besoin partout.

 

Marie Glinel ; Les sociologues ?

 

Axel Loscertales ; Les sociologues. Vous rigolez ? La société est en crise constante, il  bien falloir des gens pour étudier ça. Et on pourrait défendre de la même manière toutes les filières de sciences humaines.

 

Marie Glinel ; Les juristes ? Les économistes ? Les managers ?

 

Axel Loscertales ; Les économistes aussi, au service de qui, c’est une autre question. Mais c’est valable pour toutes les autres filières.

 

Marie Glinel ; Ces mouvements privent juste les étudiants d’étudier. On s’est battu avant tout pour avoir accès à l’éducation. Là aujourd’hui on prive 27 000 étudiants de leur accès à l’éducation.

 

Axel Loscertales ; Il ne s’agit que d’un semestre, des modalités seront mises en œuvre pour qu’il y ai le moins de pénalités possible ! Est-ce qu’on se rend compte de ce qui nous attend ?

 

Marie Glinel ; Non parce que vous dramatisez, ce qui ne rend pas votre discours lisible. Moi je suis contre la fusion également. On essaye de se battre différemment. Y’a pas que la grève !

 

Axel Loscertales ; Les grandes conquêtes des travailleurs elles ont été obtenues comment ? Là où les travailleurs ont obtenu des conditions de travail digne. Là où les étudiants ont pu lutter, il en va de même ! Par exemple, on en parle beaucoup : Mai ‘68, on peut en dire du mal et beaucoup de petits bourgeois anarchisants de ce mouvement ont fini par gentiment garnir le rang des hémicycles. Ça je n’ai aucun problème à le dire. Mais il faut aussi se rendre compte que les travailleurs ont mené une lutte, il y a eu une convergence de lutte avec les étudiants. Les étudiants du prolétariat ont enfin pu accéder à l’université, qui était sociologiquement réservée aux bourgeois, c’est indéniable.

 

Marie Glinel ; Oui mais c’est la lutte que tout le monde soutient oui. Le problème étant que la lutte est perpétuelle, ça ne va jamais. Ce n’est jamais suffisant.

 

Axel Loscertales ; Mais bien entendu, parce que la société évolue. Parce que les travailleurs gagnent du terrain, c’est dialectique.

 

Alexandre Chazelle ; Il y a eu une manifestation sur la place du Capitole pour protester contre la proposition du Maire de mettre à disposition des salles municipales pour permettre aux étudiants non gréviste de suivre des cours.

 

Axel Loscertales ; Le premier magistrat de la ville est dans son rôle d’homme politique de droite, évidemment, pour ce qui est de casser les mouvements sociaux, il n’a aucun complexe avec ça.

 

Marie Glinel ; Non, il répond aux besoins de 27 000 étudiants.

 

Axel Loscertales ; Oui mais sauf que dans le réel ce n’est pas possible. C’est complètement démagogique de proposer ça. Jamais les salles municipales ne pourront accueillir tous les cours qui ne peuvent pas se tenir à l’université. C’est encore une position complètement dogmatique.

 

Marie Glinel ; En étalant les examens progressivement, c’est largement jouable !

 

Axel Loscertales ; Encore une proposition qui parlera aux gens qui ne connaissent rien au monde universitaire ! J’aurais aimé que le Maire se soucie autant de l’université quand le mouvement social a commencé, il était dans le mépris total de tout le personnel qui a été en grève, il a affirmé son soutien inconditionnel au projet IDEX sans tenir compte des revendications des travailleurs. Sur les questions universitaires, je suis désolé mais je ne peux accorder mon crédit à ce monsieur (Moudenc NDRL). On voit clairement qu’il ne sait pas de quoi il parle.

 

Marie Glinel ; Je pense qu’il était en discussion avec justement les interlocuteurs et que par conséquent il a essayé de trouver une solution en faisant ce qu’il pouvait.

 

Axel Loscertales ; Il a parlé avec l’administrateur provisoire, et l’administrateur provisoire lui-même n’a visiblement pas été convaincu parce que pour l’instant, rien n’a été décidé.

 

Alexandre Chazelle ;. Et à contrario, il n’y a pas que Monsieur Moudenc qui est entré en scène, il y avait aussi le DAL (droit au logement NDRL) ce matin sous les fenêtres de la mairie. Donc comment vous positionnez vous sur cette convergence des luttes ?

 

Axel Loscertales ; Ils ont leurs revendications tout à fait légitimes. Plutôt que d’ouvrir les salles aux étudiants qui n’ont pas accès au cours, peut-être qu’ils les ouvrent aux sans-abris, peut-être que ça leur sera d’autant plus utile que des étudiants qui ont déjà des bibliothèques universitaires.

 

Marie Glinel ; Qui sont fermées.

 

Axel Loscertales ; Et les bibliothèques municipales. Je veux dire, arrêtons de nous mettre des œillères, y’a beaucoup d’étudiants, de professeurs qui font des cours sauvages, mais délocalisant leurs cours. C’est déjà le cas.

 

Marie Glinel ; Oui, qui se sont faits dénoncer d’ailleurs.

 

Axel Loscertales ; parce que cela à été considéré comme une atteinte au mouvement social. Et c’est illégal par ailleurs. Ça s’encadre. En temps normal, faire un cours délocalisé à l’université c’est pas avec un claquement de doigt.

 

Marie Glinel ; Le professeur qui doit se cacher de ses supérieurs pour donner cours à des étudiants et pour donner accès au savoir ? C’est son droit le plus pur quand même. Ce n’est pas que la liberté pédagogique, c’est leur indépendance ! Monsieur Moudenc, je le soutiens à 400% donc évidemment, je soutiens ce qu’il a dit. Je ne pense pas que ce soit de la mauvaise foi c’est réaliste, il a consulté ses services pour mettre en place ça. À priori ça peut être possible à faire, il attend juste le feu vert de l’administrateur provisoire.

 

Alexandre Chazelle Donc pensez-vous que ce nouvel administrateur provisoire pourra apporter quelque chose.

 

Marie Glinel ; C’est assez émouvant. Le jour où Frédérique Vidal a pris cette décision, elle était devant nous au CNESER. L’article L719-8 oblige le Ministre à informer le CNESER dans les plus brefs délais, ce qui a été le cas, attesté ! Cet article a été mis en place par la loi LRU qui octroyait le plus d’autonomie et de liberté aux établissements d’enseignement supérieur. Cela n’a jamais été actionné auparavant, c’est un outil redoutable, utilisé en cas de nécessité avérée. Elle a même lancé qu’elle pensait que les décisions relatives à l’IDEX auraient pu « en calmer certains ». En parlant des groupuscules minoritaires du Mirail, j’imagine…

 

Axel Loscertales ; Pas chez les travailleurs ma chère. Pas chez les travailleurs.

 

Marie Glinel ; Les travailleurs sont au service des étudiants pour le coup. En fait dans le projet IDEX la fusion était une condition sine qua non à l’obtention de l’IDEX. C’est ce que le Mirail et Paul Sabatier ont cru. On n’a jamais su si la fusion était une véritable condition pour l’IDEX.

 

Axel Loscertales ; Quand l’intersyndicale a appris que l’IDEX n’avait pas été octroyé au site toulousain, d’abord ça a été un soulagement. La question de la fusion et de l’obtention de l’IDEX étaient directement reliés. Le président Lacroix ne pouvait pas continuer dans cette voie. Après il y a eu des déclarations assez suspectes disant qu’il fallait continuer sur cette voie d’unité entre les établissements.  Il est normal que l’intersyndicale ait continué de craindre l’acharnement du président. Lorsque le CA (Conseil d’Administration) ultime qui devait enfin statuer sur cette décision a été envahi, ce qui n’a pas été le cas des cinq autres CA puisque je rappellerai quand même que seulement deux CA ont été envahis, contrairement à ce qui se dit de toutes part et même au Ministère, les autres ne se sont simplement pas tenus car il n’y avait pas le quorum. L’ancien président s’est senti obligé d’utiliser sa voix prépondérante en faveur du projet, divisant de manière irrémédiable la communauté universitaire. Je souhaite bien du courage d’ailleurs au prochain président de l’université qui saura remettre tout le monde d’accord sur toutes les questions, car le clivage, la blessure est désormais profonde et pas loin d’être létale. Quand Frédérique Vidal a décidé de dissoudre les conseils centraux, c’était une attaque très grave sur la souveraineté de notre établissement. Je suis d’accord que on était en face de ce statu quo qui empêchait les conseils de se tenir et la démocratie universitaire de fonctionner. Mais c’est la première fois de la cinquième république, que l’État intervient directement dans les affaires d’une université. On a parfois été sous tutelle, mais seulement sous tutelle du rectorat sur des questions budgétaires.

Marie Glinel ; Non mais… tutelle du Recteur ou du Ministre ?

Axel Loscertales ; Non il y a une gestion de proximité et une gestion technocratique.

Marie Glinel ; Depuis 1912 ça n’a pas eu lieu parce que cette disposition a été introduite dans la loi de 2007 qui attribuait plus d’autonomie aux universités qu’aujourd’hui tu sembles défendre alors que tu avais dramatisé en 2007, bon t’étais pas né, d’accord (rires).

Axel Loscertales ; L’autonomie des universités là où c’est problématique c’est sur une question sur l’autonomie financière. Parlons de comment la ministre Valérie Pécresse a forcé la main aux établissements pour qu’ils cherchent des fonds privés ? Wow super autonomie, moi pardon je suis désolé mais je préférais quand l’Etat, bien conseillé, indexait les budgets, que le système actuel, où on va chercher l’argent où on peut le trouer, en payant la contrepartie de laisser aux intérêts privés des pans entiers de notre service public. C’est tout le jeu du CIR (crédit impôts recherche) : le Privé investi dans l’ESR, y gagne de la place, parfois la possibilité de financer entièrement des filières, et gagne de gros cadeaux fiscaux en échange, double bonus pour le patronat qui non content de créer des salariés prêts à l’emploi pour leurs boîtes, sont copieusement payés pour le faire ! Et tout ce système nous coûte 5 milliards d’euros par an! Pour rappel en comparaison : le budget de l’ESR nationalement c’est 7 milliards d’euros annuels. Il y a un manque à gagner de 5 milliards d’euros et tout ça dans la poche des patrons ! Faire plus avec moins c’était tout à fait la philosophie du mandat de Sarkozy.

Marie Glinel ; Oui oui… Clairement c’est quelqu’un de pragmatique… Que l’extrême-gauche fasse la loi au Mirail…

Axel Loscertales ;: Soyons sérieux. L’extrême gauche c’est un terme fourre-tout.

Marie Glinel ; Non mais il y a aussi la CGT aux AG.

Axel Loscertales ; La CGT d’extrême-gauche ? Faut que vous revoyez votre groupuscologie Marie Glinel.

Marie Glinel ; Ils ont quand même dit « oui la ministre a pris une décision grave »

Axel Loscertales ; Complètement autoritaire ! C’est un putsch institutionnel !

Marie Glinel ; Oui mais ça vous arrange aujourd’hui de dire que l’autonomie de l’université est atteinte mais quand c’est sur d’autres domaines ça vous ennuie moins. Moi je te le dis sincèrement, si je ne soutiens pas la fusion c’est pour l’atteinte à l’autonomie des universités, pour la dissolution de la personnalité juridique.

Axel Loscertales ; Ce n’est même pas une question d’autonomie. En fait quand on est sous tutelle du rectorat c’est moins la question. Là c’est la mainmise totale des affaires de l’université sous une gestion technocratique et un brin autoritaire !

Marie Glinel ; Mais parce qu’ils ne prennent pas leurs responsabilités.

Axel Loscertales ; Et quand le Ministère continue de mettre le feu, c’est ça prendre ses responsabilités ? Et depuis la mise sous tutelle, le mouvement n’a jamais été aussi solide et aussi unitaire.

Marie Glinel ; Oui d’accord. Je ne suis pas concernée par ça, mais vous devriez seulement faire démissionner le Président… Alors on fait démissionner le Président mais toi tu avais démissionné. Qui reste-il ?

Axel Loscertales ; Le Président a perdu son bras-droit Mme Florence Mouchet, vice-présidente du CA, son VP Budget monsieur Fabrice Reneaud, l’administrateur du site c’est à dire le gestionnaire de l’université, le VP universitaire Christian Mange et moi-même. En fait il ne restait que la garde rapprochée du Président, où chacun jouait sa place. Et bien entendu, Marie Christine Jaillet qui depuis longtemps s’est faite apôtre du projet IDEX gouvernait avec le président d’une part, commençait sa campagne pour la succession présidentielle d’une autre. C’est la première à avoir défendu la feuille de route depuis un an. J’ai été élu en décembre 2016, en février de l’année suivante, la feuille de route nous a été présentée.

Alexandre Chazelle : Quel avenir pour vous l’université ?

Marie Glinel ; Celui qu’on veut ou celui qu’on voit se profiler ? Alors-moi si je commence à parler, je vais parler de sélection… Vas-y commence et après je continue.

Axel Loscertales ; Tu n’as pas voté contre la sélection toi ?

Marie Glinel ; Non j’ai voté contre la loi c’est différent ! Parce qu’à mon sens, ce n’est pas de la sélection justement.

Axel Loscertales ; Et comment on devrait faire de la sélection alors ?

Marie Glinel ; Ma vision de l’université c’est une vision où l’on ne force pas les gens à aller à l’université justement, où l’accès à l’université est un authentique acte de volonté, d’adhésion, on les force pas en leur disant « c’est mieux à l’université qu’aller ailleurs ». Rien de plus triste comme discours, qui va culpabiliser les gens qui n’iraient pas à l’université.

Axel Loscertales ; Qui c’est qui doit culpabiliser ? Ceux qui ont coupé les vivres aux filières professionnelles ?

Marie Glinel ; Non !

Axel Loscertales ; Ceux qui ont décrédibilisé les formations ?

Marie Glinel ; Ce n’est certainement pas la droite qui a fait ça, alors là surtout pas, non ! Je veux dire, il faudrait aussi promouvoir les filières professionnelles et manuelles comme les filières intellectuelles. Tout le monde n’est pas fait pour des filières intellectuelles, c’est malheureux mais c’est comme ça. Si on mettait une dose d’intellectuel dans les filières manuelles et une dose de manuel dans les intellectuelles, ça rééquilibrerait un peu la chose. Je prends juste l’exemple du Canada : mon petit frère a passé un bac international et avec un copain, il étudie la physique et son copain est mécano. Ils sont sur le même campus, le midi ils mangent ensemble. C’est quand même assez impressionnant de voir qu’un Etat aussi libéral arrive à faire coexister des gens qui veulent faire de la physique et de gens qui veulent faire de la mécanique. C’est ça leur projet de société. Et ce n’est pas hypocrite, c’est juste rendre aux gens leur responsabilité et leur liberté. L’Université encore une fois n’est pas une histoire de lutte de classes. Alors oui tu vas me dire que les pauvres ne vont pas à l’université parce qu’on ne les informe pas, parce qu’ils se censurent… Mais résultat des courses : il existe des bourses pour rétablir les inégalités sociales initiales, il existe des dispositifs de soutien. Et surtout, recruter des jeunes de milieux populaires en leur disant qu’on leur fait confiance pour leurs capacités, ce n’est pas pareil que les recruter parce qu’ils constituent le « quota » de la bonne conscience égalitariste !

Axel Loscertales ; C’est déjà le cas, à l’université c’est que 10% d’enfants d’ouvriers.

Marie Glinel ; Retour sur la lutte des classes… La sélection n’introduit qu’une part de mérite sur le plan intellectuel et du potentiel, sans regarder la part de social, sur le plan des origines. C’est dire à un jeune : on te fait confiance parce que tu es bon, tu promets, et non parce que tu viens de telle ZEP…

Axel Loscertales ; Le mérite n’existe pas. Le mérite n’existe pas là où il n’y a pas d’égalité. Le mérite c’est la bourgeoisie qui félicite la bourgeoisie.

Marie Glinel ; L’éducation nationale devrait faire son travail.

Axel Loscertales ; Bien sûr ! Si elle n’avait pas été sabotée par les différents gouvernements libéraux successifs !

Marie Glinel ; Non mais juste pour terminer sur l’histoire de la sélection, aujourd’hui la loi prévoit que les étudiants candidatent via le portail internet « Parcoursup », vont déposer un CV et une lettre de motivation, dans certains cas ils vont devoir répondre à un pseudo-questionnaire du type qui n’est pas d’une complexité extrême, dont seuls eux verront les résultats. L’université n’aura pas accès aux résultats. Ils vont candidater et ils vont rentrer dans le quota des places disponibles. Je prends l’exemple que je connais bien : c’est Toulouse Capitole, en droit, 1ère année c’est 2200 places. On ne reçoit jamais plus de candidatures que de places (calculées sur les capacités d’accueil réelles). Ce qui signifie que demain, il n’y aura pas de sélection. Si jamais n’il y avait 100 personnes de plus qui candidatent, ça fera 2300 places pour 2200 places, nous aurons 100 personnes qui vont être prises en charge par la rectrice pour leur trouver une formation proche dans la région moyennant une bourse de mobilité de 1000 euros pour s’installer. Donc, celui qui ne peut pas faire droit à l’UT1 pourra faire droit à Montpellier à Albi ou à Montauban ! Ce n’est pas vraiment de la sélection.

Si je me positionne en faveur de la sélection et c’est là que je réponds à ta question, c’est que finalement on peut parler de sélection notamment en master quand dès le début on a une égalité des chances. Mettre en place des dispositifs d’accompagnement je suis pour, puisque l’on égalise les chances dès le début pour former des étudiants qui réussissent leurs études jusqu’au master où ils sont sélectionnés en connaissance de cause parce qu’ils ont été mis à niveau au début. C’est un travail à long terme. Ce qui pose la question des dispositifs d’accompagnement… Ils sont censés accompagner les étudiants vers la réussite dès la première année pour mettre à niveau les lacunes. 10 millions d’euros ont été injectés pour faciliter leur mise en œuvre. Cependant, ces dispositifs d’accompagnement sont une « chance pour l’étudiant », une chance d’avoir la chance de réussir. Mais c’est vague, les universités peuvent mettre en œuvre mais n’y sont pas obligées.

Axel Loscertales ; Mais quand on voit les fameux attendus qui sont votés dans les différents conseils d’université, on peut quand même être perplexe sur la pertinence du procédé. Je pense aux STAPS de Rouen qui doivent avoir le BAFA alors que justement le BAFA est passé dans le cursus. Quand on laisse faire ça, des attendus à la carte au bon vouloir, c’est laisser des universités qui pratiquer une forme de sélection.

Marie Glinel ; Il faut expliquer ce que sont les attendus. Evidemment moi je soutenais les prérequis, toi tu soutenais plutôt les attendus j’imagine. En fait le prérequis ou l’attendu c’est un moyen de dire « voilà on a un minimum de choses requises pour pouvoir aller faire ses études ? ». Le prérequis est vraiment prescriptif et suivi d’effets, alors que l’attendu n’est que déclaratif, et ne sert que de baromètre à l’étudiant.

Axel Loscertales ; Le seul prérequis auparavant, c’était le baccalauréat. Justement le bac était la garantie de l’accès aux études supérieures à juste titre puisque quand on voit dans le réel ce à quoi ressemble la licence et ce qu’a prévu le loi LRU, à savoir la passerelle du lycée en fait. Ce n’est pas pour rien qu’on ne peut plus rien faire avec une licence.

Marie Glinel ;   Non ce n’est pas la loi LRU, c’est le niveau des étudiants qui a baissé largement et la loi qui doit s’adapter !

Axel Loscertales ; Les deux premières années de licence c’est l’extension du lycée. La troisième année de licence, on rentre dans le sujet capital et c’est pour ça que c’est souvent un crash-test pour tout le monde. Et en plus on a rendu obsolète le DEUG ça c’est super ! (ironique)

Marie Glinel ; Mais parce que l’on est rentré dans le LMD, le système européen. Après on peut rentrer dans le débat de l’opportunité de la législation européenne, je suis tout à fait ouverte. Ma vision de l’université serait celle où les gens viennent parce qu’ils ont un projet de vie pour plus tard. Et finalement je me dis que la sélection en première année c’est un peu fallacieux aujourd’hui, c’est difficile à mettre en œuvre, mais la sélection en master est importante car en même temps quand tu rentres dans un master où on est 200 car finalement il y pas de sélection, le directeur de master ne peut pas trouver un stage à tous ses étudiants. Par conséquent, s’ils sont tous diplômés à la fin, plus tard ça sera la jungle pour trouver un travail. Ce ne sera pas leur mérite qui leur permettra de travailler mais plutôt le piston, souvent le réseau de papa et maman. Et là pour le coup c’est discriminant. Alors que dans une optique de sélection, où dans un master on est entre 20 et 30, finalement le directeur de master pourra trouver un stage à tout le monde et chacun a déjà un stage de prévu dans les institutions, entreprises, ce qui débouche plus aisément sur une embauche dès que le diplôme est en poche, 90% des cas à UT1 !

Axel Loscertales ; Et ça en devient parfois même de la dissimulation de travail.

Marie Glinel ; Non, au moins ils ont un stage, il faut être réaliste.

Axel Loscertales ; Oui être réaliste mais la garantie pédagogique des stages ça aussi c’est un débat mais ce n’est pas toujours garanti pour tout le monde

Marie Glinel ; Mais bon, tous les étudiants diplômés de masters à 20-30, déjà jouissent d’une certaine crédibilité parce qu’ils sont diplômés d’un master où ils ne sont pas 150 ou 200 à être diplômés tous les ans. Ça crédite d’un sérieux et donc de leur mérite et donc d’un travail qui va être récompensé en étant embauchés sans passer par le piston ou le réseau. Tu vois ? Enfin bon moi c’est le vison que j’ai. Les gens qui ne sont pas sélectionnés peuvent aller vers d’autres filières. Il n’y a pas qu’un master. Viser le mérite, et l’excellence !

Axel Loscertales ; Ça peut vous surprendre… Mais je suis d’accord avec l’excellence. Mais moi je veux l’excellence pour tous. L’excellence pour tous c’est possible. En fait la loi ORE, soi disant pour en finir avec le tirage au sort, qui ne concernait que 3% des fillières, même la ministre a fini par avouer que cela devenait de la sélection. En fait c’est un pansement sur la jambe de bois au lieu de s’attaquer au réel problème de moyens.

Marie Glinel ; Aujourd’hui le manque de places. Oui mais toi tu vois que dès le départ il faut rajouter des fonds ! Mais non au départ il faut sélectionner.

Axel Loscertales ; La France est un pays de plus en plus peuplé, il faut être de plus en plus formé pour travailler. C’est juste normal, nous sommes dans un monde qui évolue. Il faut être moderne Marie Glinel, moderne, il faut développer l’ESR à ses pleines capacités. Je reviens à la charge sur le crédit impôt-recherche, mais c’est un scandale ! C’est un manque à gagner énorme ! Réinvestissons le crédit impôt-recherche dans nos universités et doublons le budget, et là nous pourrons agrandir nos universités, créer de nouveaux sites, de nouveaux labos, des filières, faire des logements étudiants. C’est ça la réalité. Faire des études ça coûte de l’argent, c’est une histoire de frais d’inscription, faire sa vie. Avec un seul diplôme en main c’est difficile de travailler. Moi je suis actuellement en recherche d’emploi, je n’ai aucun diplôme, c’est compliqué de faire autre chose qu’un job précaire ou sans aucun lien avec sa formation. Mais en fait c’est juste pas possible, il faut être hyper qualifié pour trouver du travail, un travail de qualité c’est ce que les étudiants veulent à la fin. Personne ne veut faire des études pour faire des études. Les gens veulent travailler, et ceci dans des conditions dignes avec un diplôme qui leur permettra de revendiquer les droits auxquels qui leur reviennent. Les intérêts du public ne sont pas ceux du privé ! Ma vision de l’université c’est l’excellence pour tous, l’enseignement supérieur accessible à tous est possible. Accessibles bien évidemment à ceux qui en ont envie ça je suis d’accord dans un certain sens. En fait ce n’est pas normal la décrédibilisation des filières professionnelles, cette idée constante qu’il faut avoir fait de grandes études pour mieux réussir, mais ça va dans un monde où le mépris des classes est toujours plus dur. L’ascenseur social est bel et bien en panne, notre génération est celle qui vivra moins bien que les générations précédentes. Il va falloir s’y faire. Mais on a été dans une logique de surclassement, on a toujours voulu gagner mieux que nos parents. Dans un certain sens, c’est normal. Mais aujourd’hui, matériellement on est face à une crise démographique à l’université, le gouvernement va mettre un entonnoir, c’est quand même plus économique que de construire de nouveaux locaux, faire davantage de services publics de proximité il y a des sites universitaires qui sont menacés par manque de moyen aussi !

Marie Glinel ; 60% d’échec en première année. Quand t’as 30% des gens qui sont entre 0 et 1 de moyenne et qui ne viennent même pas en cours…

Axel Loscertales ; Oui mais le réel c’est aussi que sur ces étudiants qui échouent y en a au moins la moitié qui se salarient. Et pour ces salariés c’est aussi 50% de chances de mettre en péril ses études. Ce n’est pas tout à fait la même chose qu’un travail dans le cadre de ses études. Il y a un problème d’orientation mais est-ce que ça veut dire par là qu’ils ne veulent pas travailler ? Il n’y a pas de services publics d’orientation non plus, et c’est un gros problème. Le problème il n’est pas à l’université, dès l’école primaire la sélection commence : la sélection sociale.

Marie Glinel ; Si l’école fait son travail n’y a pas de problème mais l’école ne fait plus son travail. Est-ce à l’Université d’en pâtir ? Faire des grèves à part faire cours ? Enfin sauf au Mirail… Au Mirail s’ils n’étaient pas payés le problème serait pas le même.

Axel Loscertales ; Oui ils seraient bien précarisés et seraient obligés d’accepter. J’ai dit ma vision des choses : l’argent il faut le prendre là où il se trouve pour le réinvestir dans le service public. On a 80 milliard d’euros d’évasion fiscale, tapons sur le vrai problème : ceux qui nous tiennent en otage et nous font serrer la ceinture ! Qui ne comprend pas ça ? Les Panama’s Papers ça ne vous a pas suffi ? On se dirige vers un monde universitaire de plus en plus calqué sur une espèce de modèle international où il va falloir sélectionner et progressivement réserver l’ESR à une élite. C’est ça qui nous pend au nez. D’abord on va commencer des critères avec des notes mais une fois qu’on a mis le doigt dans l’engrenage, ça va faire comme pour le système anglo-saxon avec une implacable fatalité : quelqu’un souhaitant faire des études devra prêt à y mettre beaucoup d’argent ! C’est comme ceux qui disent « oui faut faire payer les choses comme ça les gens font attention » Ben oui faisons ça pour l’enseignement supérieur ! Et puis après ? Bientôt le travailleur paiera pour travailler ? Bref, un investissement massif dans les services publics est la seule solution qui permettra enfin à tout le monde de trouver sa réelle orientation. Il faut un service public d’orientation dès le collège. Une réelle orientation avec une revalorisation des filières professionnelles. Au collège puisque tout s’y joue. Mais un vrai service d’orientation qui accompagne l’élève. Cet investissement ne sera bien entendu possible qu’avec la suppression du crédit impôt recherche , puis en poursuivant avec les autres crédits d’impots !

Marie Glinel ; La démarche positive ! J’adhère à l’université, à son projet. Le but n’est pas de profiter du statut étudiant ouvrant sur des droits sociaux…

Axel Loscertales ; C’est pour l’essentiel des étudiants. Oui, il y a des étudiants qui sont tellement précaires que 100 ou 200 euros de bourse c’est vraiment beaucoup pour eux.

Marie Glinel ; Parce qu’ils veulent et peuvent faire autre chose, pourquoi ils viennent en droit ?

Axel Loscertales ; Non mais le problème il vient d’avant, c’est déjà trop tard en fait ! La maladie sociale est déjà là en fait. Parce que l’orientation n’a pas été faite. Certains veulent de la sélection moi je veux de l’orientation.

Marie Glinel ; On peut faire de l’orientation puis de la sélection. Puis ! Le « puis » est important.

Axel Loscertales ; Non ! Parce que s’il y a eu sélection c’est que c’est un échec. La sélection c’est toujours arbitraire.

Marie Glinel ; Oui mais la sélection c’est en fonction des capacités intellectuelles. Il n’y a pas besoin d’être riche pour être intelligent jusqu’à preuve du contraire.

Axel Loscertales ; La n’est pas la question ! Il s’agit du capital culturel. Tous les milieux sociaux n’on pas la même bibliothèque, n’ont pas le même temps pour la culture et les loisirs … mais c’est souvent plus vicieux que cela. Dans les concours d’infirmerie, les candidats doivent passer des test psycho-cognitifs. C’est dingue : non pas seulement des tests sur la réalité des savoirs non ! des tests psycho-cognitifs. La sélection est tellement fourbe qu’on en arrive à chercher sur les défauts naturels des gens pour les éliminer.

Marie Glinel ; Ecoute même moi je trouve ça ridicule, complètement ridicule.

Axel Loscertales ; Dans un pays qui manque de main d’œuvre ? Dans un pays où l’hôpital est complètement asphyxié ?  Et je ne parle pas que de l’hôpital public.

Marie Glinel ; C’est comme le redoublement en médecine, autant ouvrir une autre classe.

Axel Loscertales ; Oui c’est encore des délires de corporatistes, qui veulent se garder le truc entre eux, et le droit c’est pareil !

Marie Glinel ; L’idée de mérite est essentielle. Pour tout le monde, qu’il soit fils d’ouvriers, ou de diplomate pour tout le monde ! Le problème c’est que vous regardez ce qui détermine l’étudiant, moi je regarde ce qu’il peut faire, c’est lui le déterminant, c’est lui qui va se déterminer, c’est lui le début de sa chaîne causale. C’est lui qui choisit s’il échoue ou s’il réussit, c’est lui qui fait.

Axel Loscertales ; Vous avez lu Sartre ? Vous pensez exactement comme lui. Vous raisonnez comme une existentialiste ! (rires)

Marie Glinel ; Avant c’était de l’essentialisme maintenant c’est de l’existentialisme, bon !

Axel Loscertales ; La sélection est un piège et la privatisation est une arnaque. Le facteur social est le plus déterminant. Selon l’école, le collège dans lequel on a été.  Ce n’est pas une liturgie, c’est  sociologique !

 

L’Essaim voulait remercier Axel et Marie pour la qualité de leurs échanges et le temps qu’ils ont accepté de mettre à notre disposition.

 

Ont participé à cet article Diane Lebreton, Lucas Boléa et Alexandre Chazelle

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